En tant qu’assistant social, je suis amené à accueillir, informer, orienter et accompagner toutes les personnes en difficulté. Ma petite mémoire me permet de ne pas me souvenir de tout ce qu’il faut surtout oublier, pour ne pas finir cuit avant d’avoir muri. Le sentiment d’impuissance est très prégnant dans la profession. La magie n’existe pas, hélas.

MAIS, il reste des personnes dont on se souviendra longtemps. Des personnes dont la souffrance est telle, qu’elle laisse des traces.

Je vais vous parler de Monsieur B.Il ne me hante pas. Au contraire, il me rappelle les valeurs, qui m’ont conduites un jour à vouloir devenir assistant social : aider les gens, qui en ont le plus besoin. Car si l’assistant social ne le fait pas, qui doit le faire ? Il arrive que nous soyons la seule oreille, le seul rocher, sur lequel ces personnes tentent de s’accrocher.

J’ai connu Monsieur B., parce qu’il était expulsé de son logement. Ce n’était pas un mauvais payeur. Juste un mec bien, qui n’avait pas eu de chance dans sa vie. A l’imparfait, car il est décédé. Il avait la cinquantaine, des enfants devenus adultes, une ex-femme. Mais surtout, il n’avait plus de travail et il buvait beaucoup. Suite ces échecs en cascade, il se retrouvait seul. Tout seul.

Je me souviens, qu’on arrivait toujours à plaisanter. Il avait de l’humour. Il m’appelait souvent « docteur ». C’est ma longue liste des démarches à effectuer, qui lui rappelait la prescription médicale. Après tout, il avait un peu raison. La misère rend malade.

Il avait bien vécu quand même Monsieur B. Avec son ancien emploi d’ouvrier spécialisé, il avait été heureux. Jusqu’au jour où il avait tout perdu. Sauf le loyer. 1200€ à claquer tous les mois. Au début, avec les indemnités chômage, le budget résistait. Son alcoolisme ne l’a pas aidé à retrouver un emploi. Il n’a pas réussi non plus à trouver un autre logement plus petit et moins cher, comme tout bon pauvre se doit d’avoir bien sûr. Et comme il faut travailler pour avoir droit aux dispositifs sociaux de relogement, quand tu es dans la merde, on te laisse dedans.

Très vite, Monsieur B. a perçu le Revenu de Solidarité Active, le Rsa, d’un montant d’à peine 500€. La dette de loyers s’est vite accumulée, et très rapidement, ce fut le défilé des huissiers. Impôts, taxe d’habitation, assurance santé, téléphone, loyers… tout s’est vite accumulé. C’est souvent le cas d’ailleurs, plus vous êtes en difficulté, tout vous tombe dessus d’un coup. La dure loi de l’inégalité.

Mais le plus compliqué pour Monsieur B. ce n’était pas ça. Le plus compliqué c’était de constituer le dossier pour la reconnaissance pour le handicap. Avec l’allocation adulte handicapé, Monsieur B. pouvait percevoir presque 800€ pour survivre un peu plus dignement. H A N D I C A P. Le mot est difficile. Monsieur B. ne pouvant presque plus s’insérer dans le monde féroce du marché du travail, il lui fallait une reconnaissance de travailleur handicapé. Cela lui permettrait de bénéficier de la discrimination positive imposée aux entreprises pour employer des personnes handicapées. Ou bien protégé, dans le secteur du travail, qui protège les plus faibles. Pour cela, il fallait entasser les documents, les justificatifs. Et attendre, attendre, attendre… des mois durant. Une fois la réponse de laMaison départementale des personnes handicapées, il fallait encore fournir des justificatifs à la CAF et attendre, attendre, attendre…  Pendant ce temps là, Monsieur B. dépérissait. Il avait perdu de nombreux kilos. On avait même du l’hospitaliser. Au bout de 10 mois, le dossier était enfin débloqué, et les droits versés. Des milliers d’euros. J’avais du bombarder de mails la MDPH et la CAF, on aurait presque pu avoir la médaille des meilleurs combattants.

Mais tout cela, c’était trop tard. Monsieur B. avait décidé d’abandonner. Une nuit, son coeur s’est arrêté, à bout de souffle. C’est le commissaire qui m’a appelé. Etrange sensation. Mon corps et ma tête m’ont lâché à ce moment là, une demi-seconde, une minute ou un peu plus, je ne sais plus. Je me souviens avoir été déçu. « Non, pas maintenant Monsieur B. Pas maintenant. On y était presque ! ».

 

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