Handicapé et expulsé en toute indignité ! Expulsions locatives 1/5

Il n’était pas très grand, un peu courbé, un peu déformé. Sa démarche était bancale, invalidante. Il me faisait penser au jazzman de génie, Michel Petrucciani. A part que pour lui, la vie n’était pas un long fleuve tranquille, une douce mélodie. C’était plutôt la tempête, l’ouragan, le déchaînement et le déferlement de problèmes, d’ennuis.

En France, depuis plus de vingt ans, il était resté seul de longues années. Isolé, il se disait déprimé. Il n’avait jamais rien demandé à personne. Lui, me racontait les longs mois allongé sur un vieux matelas, dans le noir, à attendre, attendre et encore attendre. Qu’avec le temps … avec le temps, va, tout s’en va…

En France, il y a des millions de personnes en situation de handicap, et pourtant, elles semblent si discrètes, invisibles dans la société.

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Ce pauvre homme ne pouvait pas travailler. Son état de santé ne lui permettait pas. Sans ressource, sans logement, il était hébergé chez un oncle, retraité, qui n’était pas souvent présent.

Il était presque abandonné. Ne pouvait pas payer le loyer hérité de cet oncle, qui lui avait laissé pour seul « chez soi », une chambre froide, délabrée et humide.

Alors au fil des mois, la dette s’est accumulée. Le rouleau compresseur de l’administration s’est mis en marche. La procédure d’expulsion locative a démarré.

Acculé de courriers en recommandé de la part des huissiers et de la préfecture, il a pu, dû, malgré tout, un jour, venir jusqu’au service social.

La procédure était déjà bel et bien engagée.

En affaire signalée, comme l’on dit dans le jargon, son dossier était désormais dans les mains de la préfecture. Celle-ci doit se positionner pour l’accord ou non du concours de la force publique.

Côté social, ce n’était pas folichon. En revanche, Monsieur avait beaucoup de papiers, c’était une chance. Il était organisé en dépit de ses problèmes de santé et de son corps, qui, au fil des mois, semblait le lâcher, toujours un peu plus. Les gens sont si surprenants parfois.

Les demandes d’ouverture de droits courraient, courraient, courraient… des semaines, des mois durant. La Maison départementale des personnes handicapées donnait le sentiment de n’être qu’une maison fantôme. La Caisse des allocations familiales donnait, quant à elle, l’impression d’être désincarnée lorsqu’elle s’adressait à ce pauvre homme, à bout de souffle, accablé, crevé. Quant à la mairie, la préfecture, les huissiers, au propriétaire … je vous laisse deviner. Au niveau des dispositifs sociaux, il faut parfois faire des pieds et des mains pour expliquer, convaincre que la situation d’une personne est urgente. Parfois, ce sont de vrais plaidoyers, dignes des plus grands procès. On en vient à ne plus savoir, qui est l’accusé et qui  est la victime ?

Que faire, que dire pour rassurer ce monsieur. On allait l’expulser. On ne savait ni quand, ni comment. Ce qui était sûr, c’est que ça allait bel et bien arriver. Dans ces moments de solitude, on ne vous dit pas grand chose. De peur peut être de créer un scandale. Mais le vrai scandale, n’est-il pas le fait d’expulser cet homme en très grande précarité sociale et sanitaire ?

Pas de pitié pour les croissants, un beau matin, il m’appelle. Il se retrouve seul dans la petite cour de son immeuble. Le commissaire et les huissiers étaient venus de bon matin pour le mettre dehors. J’ai filé le retrouver, pour l’aider. Arrivé à son adresse, je vois au loin une ombre, au milieu de la cour sombre, au milieu d’un tas de gros sacs. C’était lui, ce pauvre homme, malade et en situation de handicap, qui se retrouvait seul, assis sur un bout de trottoir crade.

Pour se déculpabiliser, le commissaire lui a proposé quelques nuitées dans un hôtel improbable, au fin fond de la campagne, à plus de 100kms de son lieu de survie. Ce pauvre homme, qui marche péniblement, faisant 200m en 10min lorsque vous en mettez moins de 3, aurait dû se trimbaler sa besace là bas ? Quelle hypocrisie ! Encore un fan de Goldman, qui croit que là bas, tout est neuf et sauvage… qu’il y a tant d’amour à faire, tant de bonheur à venir … ouais, c’est ça !

Cette scène, je la garde en mémoire, malgré les années qui passent.

Les personnes fragiles sont avalées par l’administration. Sans service social, quel devenir pour ces personnes ?

On veut croire que ce n’est pas possible, que ça n’existe pas. Puis, le jour où ça arrive, ça vous frappe lorsque vous ne vous y attendez pas.

Quelques semaines plus tard, on apprend que l’allocation pour adulte handicapé va lui être versée, avec un effet rétroactif. Ouf, enfin ! Et un an après cette expulsion, un bailleur social m’appelle pour m’informer qu’on allait lui proposer un logement dans le cadre de l’accord collectif, le dispositif de relogement pour les personnes expulsées. Ouf encore !

Cela dit, quand on me parle de prévention d’expulsion locative, je me dis qu’il y a un maillon faible. Mais lequel ?

La rue, ça peut arriver un jour qu’on  ne s’y attend pas, à des personnes pour lesquelles on n’y croirait pas…

A-demain-peut-être

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