Dans la permanence d’un assistant social …

Les congés d’été sont terminés, je retrouve mon bureau à dépoussiérer. Il me faut allumer mon ordinateur, attendre que tous les circuits se connectent, pour voir enfin mon écran s(e)’(r)éveiller.

C’est parti. Je dois d’abord lire les dizaines de mails, y répondre, les trier. Je n’ai pas de répondeur téléphonique, ça simplifie les choses…

Ce matin, c’est ma permanence qui m’attend. Je laisse tout ça de côté, prend mon carnet d’adresses (le fameux carnet des bonnes adresses que tout assistant social qui se respecte doit avoir !).

Dès la première heure, je commence les entretiens, en accueillant des personnes en demande d’aide. En même temps, c’est ça un service social !

L’entretien n’est pas chronométré, mais presque ! Faut regarder les aiguilles qui tournent, afin d’éviter que la salle d’attente se remplissent (trop vite). Faut la garder un peu pleine quand même, sinon l’année d’après c’est un collègue qui disparaît et cent dossiers qui apparaissent (pour votre pôm !).

Ce matin, les situations sont complexes, comme toujours d’ailleurs. En général, on voit les personnes parce qu’elles n’y arrivent plus toutes seules. Je le rappelle, c’est important, car il ne faudrait pas croire qu’en entretien social on boit le café avec les usagers (bien que cela puisse devenir une belle avancée humaine pour l’administration !)

J’ai 5 rendez-vous ce matin à réaliser en 3 heures.  La première personne, que j’accueille est une dame d’une cinquantaine d’années. Elle s’est faite licenciée. Une procédure aux prud’hommes est en cours, car son employeur aurait profité de sa vulnérabilité. En attendant, elle recherche du travail, mais vu son âge…  elle vit avec 800 € d’allocation de retour à l’emploi (ARE) versée par Pôle Emploi. Elle a un loyer de 1200 euros qu’elle paye partiellement. Elle occupe un 3pièces depuis plus de 15 ans, qu’elle a dû garder après son divorce pour élever son enfant, faute de ne pouvoir déménager dans un logement moins cher. Elle a bien une demande de logement social depuis des années,  mais elle n’a pas « gagné » assez de points pour être plus prioritaire que des personnes moins prioritaire … Elle a une dette de loyer, malgré sa volonté de régulariser sa situation locative. Si sa propriétaire l’expulse, elle pourra gagner quelques points supplémentaires pour espérer avoir un logement social dans des délais un peu moins longs que très longs. En attendant la Caisse des allocations familiales lui réclame des milliers d’euros pour rembourser un trop perçu d’aide au logement. Sa faute ? Ou plutôt son erreur : ne pas avoir déclaré à la CAF les aides financières que sa famille (sa mère âgée et mourante) lui versait pour l’aider à payer le loyer, se nourrir, se vêtir, vivre tout simplement.  La CAF, elle, elle appelle ça frauder. La machine administrative destructrice lui est tombée dessus.  Suspension de l’aide au logement, procédure de recouvrement… C’est devenu très, trop compliqué pour une femme désoeuvrée, esseulée, isolée. Pourtant cette femme porte le stigmate de fraudeur.

La seconde personne que je reçois, est un homme d’une cinquantaine d’années aussi. Sans emploi, il peine à en retrouver un. C’est pas faute d’envoyer ses CV et d’être qualifié dans son domaine. Il pense qu’à son âge … Il avait eu un standard de vie élevé, car avant de se retrouver au chômage il avait un très bon job. Un jour il s’est rendu compte que sa vie était son travail, que ce n’était pas son travail qui faisait partie de sa vie. Alors il a décidé de quitter son poste de cadre. Il a accumulé plusieurs missions d’interim dans le nettoyage et d’autres emplois moins stressant, sans horaires à rallonge … Il a pu se recentrer sur lui-même, et mener une réflexion sur ce qu’il voulait faire du reste de son existence. Sa passion c’est le spectacle, le théâtre, l’écriture…  malheureusement peu d’opportunités. Ne connaissant pas ses droits sociaux, il ne bénéficie d’aucune aide sociale. D’où notre mission d’information pour les personnes en difficulté, c’est ça aussi le service social. Il vit avec l’allocation de solidarité spécifique (ASS) versée par pôle emploi, à hauteur d’à peine 500 euros. Il était surendetté. Lorsque l’on passe de plusieurs milliers d’euros par mois, à 500 euros pour survivre, l’ancien standard de vie nous rattrape parfois. Dette d’impôts (vive le prélèvement à la source!), crédits à la consommation … Il m’a demandé de l’aider, car il ne voyait plus le bout du tunnel. Là aussi la machine administrative lui est tombée dessus. Il épurait ses dettes chaque mois comme il le pouvait. Et oui, il y a des gens de bonne foi ! De fait, il n’arrivait plus à se payer de quoi manger, le transport, téléphoner, se raccorder au web (très utile pour rechercher un emploi, surtout lorsque tout doit se faire via le numérique de nos jours !), ni même laver ses vêtements. Je pouvais le sentir. Il ne demandait pas d’aide financière. Juste trouver un job qui corresponde à ses attentes, pour démarrer sa nouvelle vie. J’ai mailé son CV à des dizaines d’associations et d’entreprises du secteur de l’Economie sociale et solidaire dans le cadre de l’Insertion par l’Activité Economique. La magie à opérer. Il est venu me voir ce matin pour me dire que depuis le début de cet été, il travaillait. Il gagne le Smic et ça lui suffit. Il tenait à me remercier. Dans ces moments, on essaie de s’effacer et de valoriser la personne. Je réponds que c’est mon travail, que le service social est là pour ça, et que c’est grâce à lui, à ses capacités que l’employeur l’a recruté. J’avais quand même les poils qui s’hérissaient de bonheur. C’est ce que je préfère dans mon travail. Cet entretien est une relation d’aide doublée d’une rencontre humaine riche. Ce monsieur m’a beaucoup appris. Il m’a beaucoup donné. Pourtant cet homme porte le stigmate de chômeur.

La dernière personne que j’ai reçue, est arrivée à midi. C’est un homme, là aussi la cinquantaine d’années. Non je ne suis pas spécialisé séniors, je reçois aussi des jeunes. Cela dit, les problèmes sont tout aussi compliqués. Il vit avec ses trois enfants mineurs depuis que sa femme est décédée l’année dernière d’une mort inattendue et rapide. En fait, il s’agissait de son ex femme. Il ne vivait plus avec elle au moment du décès. Il a vite rejoint ses trois enfants pour s’en occuper afin d’éviter qu’ils soient tous placés par l’aide sociale à l’enfance (à 6 ans on sait pas encore se servir de la cuisinière ni faire des virements pour payer son loyer!). En situation irrégulière, il n’a pas le droit de percevoir les aides de la Caf pour ses enfants, ni l’aide au logement. D’ailleurs il n’a même pas le droit d’être titulaire du bail. En gros, il n’a aucun droit. Il y a même une procédure d’expulsion locative engagée par le bailleur (social !) à son encontre. Pourtant c’est le père de trois enfants nés en France. Lui-même vit sur le territoire depuis des années. Il n’avait jamais fait les démarches pour la régularisation. Trop longues, trop complexes. En plus, à la séparation d’avec la mère de ses enfants, il avait pour projet de quitter le pays. Il a décidé d’assumer pleinement son rôle de père pour le bien de ses trois enfants. En attendant que sa situation administrative se régularise, c’est la grand-mère qui vit loin de chez lui qui perçoit les aides de la CAF pour les enfants.   Demain c’est la rentrée scolaire, et il m’apprend que la grand-mère ne lui a toujours pas versé l’allocation de la rentrée scolaire qu’elle a perçu pour les trois enfants à sa place (2×363€ et 383€). Ce genre d’histoire, qui touche les gosses, ça me déchire toujours le cœur. On observe, presque impuissant. D’ici deux mois il aura son titre de séjour, qui lui permettra d’en finir avec cette injustice. Il aura enfin le droit d’exister en tant que personne dotée de droits, d’être père ! Et pourtant cet homme porte le stigmate de sans papier.

Je pourrais continuer à décrire les situations les unes après les autres. Toutes ces situations sont différentes. Pourtant on peut lire beaucoup de préjugés ici et là, accumulant amalgames et ignorance. Il s’agit avant tout de l’histoire de femmes et d’hommes, qui ont traversés, traversent et traverseront encore des passages difficiles dans leur vie. Il ne s’agit pas de choix. Cela peut arriver à chacun d’entre nous ou à un de nos proches. Restons solidaires plutôt que solitaire !

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