LIVRE « Ils ont tué la gauche » de Pierre Jacquemain

Cet article revient sur la loi travail, avec le livre de Pierre Jacquemain « Ils ont tué la gauche » qui vient de sortir en librairie, ainsi que sur trois articles de ce blog, « loi travail #onvautmieuxqueça (ou Vers une société à durée déterminée » »les députés sont-ils des traitres #motioncensure #49-3 » « les castes dans la fonction publique ».

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Dans son livre, Pierre Jacquemain, conseiller de la Ministre du Travail (et du licenciement… ça c’est moi qui le dis !), explique ce qui l’a décidé à quitter le gouvernement. Il a souhaité  rester congruent, faire se (re)joindre ses convictions et ses actes pros :« Lorsque j’ai décidé, le 29 février 2016, de quitter le cabinet […] pour m’opposer à la réforme du Code du travail ».

En général, je ne suis pas fan des livres autobiographiques des politiques. Je m’ennuie au fil des lignes, qui peuvent vite tourner autour du même nombril, le leur. Pour ce qui est du livre « Ils ont tué la gauche » de Pierre Jacquemain, cela ne s’est pas passé comme ça. Je vous dis pourquoi.

La loi travail (ou licenciement) c’est d’abord un sujet qui m’intéresse. En fait, c’est un sujet qui devrait tous nous intéresser, tellement le droit du[de] travail[er] impacte nos vies. N’oubliez pas ce que le pape Boniface VIII (1235-1303) versait : qui tacet consentire videtur (« qui se tait semble consentir »). On est prévenu, faudra pas se plaindre après !

Ce qui m’a littéralement déçu encore dans la présentation de ce projet de loi, c’est l’étude d’impact. L’étude d’impact, annexée à n’importe quelle loi, doit évaluer de manière qualitative et quantitative l’impact qu’une norme (la loi) aura en matière financière, de l’emploi … Pour la loi travail, voici ce qui a été évalué par nos têtes pensantes payées bien chèrement : « De manière générale, le projet de loi, en donnant à l’entreprise les moyens d’adapter les normes en matière de durée du travail spécifiques et en assouplissant certaines procédures d’aménagement du temps de travail, renforce la compétitivité des entreprises, dans une perspective de relance de la croissance économique et par conséquent de l’emploi. » https://www.legifrance.gouv.fr/affichLoiPubliee.do?idDocument=JORFDOLE000032291025&type=general&legislature=14

C’est purement hasardeux, que de pondre des lois libérales en espérant que cela créera de l’emploi. Aucune donnée chiffrée, juste de « l’espoir ». On croise les doigts, on ferme les yeux et espère très fort ! Ca y est ?  Vous les voyez Myriam El Khomri  et François Hollande, tous les deux, les doigts croisés, les yeux fermés, espérant très forts ? Quel ridicule à ce niveau là de l’Etat.   Cela va faire bientôt 50 ans que nous sommes dans une économie libérale où le marché (qui devrait s’équilibrer) est roi, et pourtant c’est la crise !

J’avais écrit en mars 2016 un premier article sur ce blog à propos du projet de loi travail, tellement tout cela me bouleversait : https://assistantsocialencolere.com/2016/03/09/vers-une-societe-a-duree-determinee/
Extrait 1 : « Le barrage protecteur de ces dernières décennies semble avoir lâché. Tout est permis désormais ! Ce sont les ouvriers et les jeunes les plus touchés par les CDD. On flexibilise déjà assez ! Le plus stupéfiant, ce sont les inégalités selon les CSP. Chez les ouvriers, le CDI ne représente plus que 68% des contrats aujourd’hui, contre 90% en 1982. On préfère les exploiter avec des CDD, dont les durées sont de plus en plus courtes ! En revanche, chez les cadres, le CDI est toujours la forme de contrat plébiscitée par les employeurs, avec une proportion toujours de plus 90%, quasiment stable. Le rapport de force est bien différent, rien d’étonnant. »
Extrait 2 : « Les assistant sociaux ramassent ces travailleurs cassés par le libéralisme. J’accueille au quotidien des personnes ayant perdues leur travail, pris dans le marasme des vicissitudes de la vie, devenue un drame immoral, lorsqu’on perd son emploi. Encore hier, il y avait cette femme détruite par le travail. Son employeur l’exploitait, ne lui payait plus les heures supplémentaires, acculée par l’intensification de ses missions. Que voulez-vous qu’une femme de ménage grinche contre le patron, qui lui, à l’air de bien maîtriser le code du travail ? Elle a fini en dépression. Elle vit dans une chambre de 9m2 sans eau chaude, ni électricité ! Elle s’éclaire à la bougie, au XXIème siècle ! A 60 ans, sans droit à la retraite, elle survit avec le RSA, soit 500 balles par moi. Elle n’a pas eu la chance d’avoir un CDI ! »

Ensuite, ce qui m’a attiré dans le livre de Pierre Jacquemain, c’est qu’il s’agissait d’un conseiller de la ministre. Le fonctionnement des rouages de notre République m’a toujours intéressé. Les ministres sont entourés de nombreuses personnes, qui (sur)vivent dans l’ombre des couloirs des bureaux ministériels. En voilà un qui se met (un peu) dans la lumière, prenant quelques risques en dénonçant, que dis-je, en nommant (oui carrément !), quelques dinosaures et leurs pois[s]ons-pilotes. Vous voulez des noms ? Dans son livre, il vous en donne ! Fustigeant ainsi les énarques (pas tous, juste 90% !), qui trahissent les électeurs. C’est la technocratie  qui nous gouverne, pas le politique : « A l’ENA on n’innove pas. On apprend. On récite. Et on transmet de génération en génération les mêmes recettes pour diriger le monde ». Hollande est un énarque qui fait de la politique. Cherchez l’erreur.

On y (ré)apprend même que notre président est de droite ! Extrait : « Il (Bourdieu) soulève une hypothèse selon laquelle à la sortie de la grande école de l’administration, l’ENA, en 1980, Ségolène Royal, « s’est posé la question du choix entre la gauche et la droite en termes de plan de carrière » (Bourdieu), Une intuition que l’on peut aisément transposer au sujet François Hollande lorsqu’il est sorti de l’ENA… »

Quand vous lisez ça, vous vous dîtes : « Ah mais, mais, mais c’est pour ça ! Eurêka ! ». La caverne de Platon n’est pas qu’un mythe.

D’ailleurs, lorsque vous regardez le parcours de certains élus, qui peuvent faire une campagne électorale une année aux côtés d’affreux xénophobes de droite, et l’année suivante, être placés adjoints aux côtés d’un maire de gauche, y a de quoi être désabusé et perdu au milieu d’un tel jeu politicien, quasi mathématicien, de fin stratège !

Je me souviens avoir été rappelé par un maire soit disant de gauche d’une petite ville de la Seine Saint Denis, qui m’a interdit de délivrer une autorisation de domiciliation au Centre communal d’action sociale pour une personne hébergée dans un hôtel de la commune qui se voyait avoir obtenu l’agrément d’hôtel social. En somme, le maire n’a pas souhaité avoir sur sa commune des personnes en difficulté qu’il aurait fallu aider ! De quoi, déjà, être dépité par certains politiques qui se disent être de gauche.

Le livre soutient cependant la thèse que c’est l’administratif qui prend le pas sur le politique. Qu’en gros, si l’administration se mêlait de ce qui la regardait, à savoir appliquer ce que le politique lui demande et pas l’inverse, le monde tournerait mieux. Pourtant, j’ai plutôt l’impression que parfois, si le politique pouvait laisser les compétences professionnelles s’exprimer, tout en s’appuyant sur elles, on trouverait des politiques publiques, surtout en matière sociale, plus cohérentes et efficaces. . Et puis, pour être d’accord avec la thèse de Pierre Jacquemain, il faudrait au moins que ceux qui entoure le politique soient compétents. Combien de chargés de mission, de conseillers de politiques, qu’ils soient ministres ou élus, n’ont jamais travaillé dans le domaine dans lequel ils sont sensés conseiller ? Ont-ils au moins un diplôme dans la matière voulue ? Il y aurait tellement à critiquer en ses hauts lieux, où beaucoup de postes sont pourvus par le jeu du réseau du parti politique, ou pire, du copinage copulationniste. Dans son livre Pierre Jacquemain décrit lui-même la déconnexion des énarques et autres têtes bien pensantes avec les problématiques du peule, la vraie vie des gens. D’ailleurs, l’auteur déclare lui même avoir été déconnecté de la réalité sociale subie par les de la classe d’en bas, du petit peuple. Ceux qui décident pour nous, ne nous connaîtraient pas … Quelle logique. C’est bien de la politique !

Il y aurait bien des choses à dire sur l’administration et la fonction publique. Amoureux et défenseur de cette dernière, j’ai écrit un article en mars 2016 sur ce blog pour dénoncer le siège réalisé par la bureaucratie dans la fonction publique intitulé « les castes dans la fonction publique  » : https://assistantsocialencolere.com/2016/03/16/les-castes-dans-la-fonction-publique/
Extrait : « En période de croissance, le fonctionnaire est exposé à la risée de ses chalands. Il y en a même qui disent, que le recrutement d’un fonctionnaire, c’est un chômeur en plus. Permettons-nous d’en rire un peu. Un fonctionnaire surmené déclare :
– Il y avait du travail pour quatre heureusement on était huit ! Quel est le jeu favori des fonctionnaires ?Le mikado : c’est le premier qui bouge qui a perdu.  Comment fait un fonctionnaire pour vous faire un clin d’oeil ? Il ouvre un oeil ! »

De nombreux députés de gauche se sont pourtant opposer à cette loi travail. Ils ont été jugés comme des traites par leur propre parti. Quelle trahison que d’assumer ses convictions et de défendre l’intérêt du peuple, de représenter l’opinion publique, celle-là même qui les a élus et qui hurle dans la rue ?

A ce sujet, en mai 2016, j’avais écrit un article intitulé « les députés sont-ils des traitres?  » https://assistantsocialencolere.com/2016/05/12/les-deputes-sont-ils-des-traitres-motioncensure-49-3/
Extrait : « Nos députés jouent-ils vraiment leur rôle de défenseur des intérêts de la Nation, ou bien servent-ils leur parti politique ? Vivement que la carrière politique à vie soit abolie pour laisser libre court aux idées et au courage politique d’agir (c’est souvent lorsqu’on a rien à gagner ni rien à perdre qu’on ne voit pas son intérêt personnel avant l’intérêt de la cause…). »

Pierre Jacquemain, l’auteur de ce livre, a pris un risque en écrivant. Le risque de la critique, le risque de se mettre à nu, le risque d’être vu comme un homme de gauche.

Un très beau risque en tous cas, car le livre est bien écrit (rien de plus normal pour la plume d’un ministre ! ) et enrichi pour le lecteur de sources et éléments très intéressants. C’est une lecture où l’on découvre un monde en même temps qu’elle nous plonge dans l’histoire, dans notre histoire collective.

J’ignore pourquoi, en lisant ce livre, j’ai pensé à Marguerite Duras, du moins à son livre « Ecrire ». Lors de la lecture d' »Ecrire », j’étais plongé dans une intensité littéraire similaire, doublée d’une folle curiosité et d’une profonde colère.

Le parallèle est sans doute troublant.

Je la cite :« L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité. C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible,douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser.  » Marguerite Duras.

Finalement, en lisant ça, pour la plume d’un ministre, il ne pouvait que démissionner comme l’écrivain écrit.

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