Après quelques semaines de silence, le blog de l’assistantsocialencolere.com reprend !

A travers les paroles d’assistants sociaux, découvrez ce qui fait leur quotidien et celui des personnes qu’ils accompagnement, à travers les méandres de l’administration, des relations entre professionnels conflictuelles, le manque de moyens ou de soutien, les colères des uns et des autres, où des situations complexes, parfois dramatiques, deviennent de véritables aventures humaines …

Paroles d’un assistant social ! (alias Silver Surfer) !

Ou quand un assistant est impuissant sans l’aide du médecin…

[Ce récit est celui d’un un assistant social en colère, rédigé spécialement pour le blog assistantsocialencolere.com. Il ne provient pas de l’auteur de ce blog]

Voilà pourquoi je suis en colère:

Pour situer le contexte, je suis assistant social auprès des personnes âgées dépendantes. Enfin « âgées », c’est relatif car je suis susceptible de répondre aux problématiques de perte d’autonomie pour les + de 60 ans. Je m’occupe de coordonner les services, professionnels sur mon territoire, d’essayer de résoudre les situations les plus problématiques.
C’est déjà une gageure car mon territoire, rural, est fort dépourvu en tout. Démographie médicale merdique comme un peu partout en zones rurales, interlocuteurs multiples qui ne sont pas les mêmes selon le secteur où j’interviens etc. Bref, le bordel. Je n’ai même pas d’hôpital sur le dit territoire.

Il y en a un pas très loin, un hôpital local avec un service de gériatrie, un SSR gériatrique, une équipe mobile de gériatrie dont le médecin fait l’interface avec les professionnels extérieurs. Il y a aussi deux services de psychiatrie et un service de psychiatrie intersectoriel fermé pour les hospitalisations sous contrainte. Dans cet hôpital, la gériatrie et la psychiatrie, c’est pas le grand amour entre eux. Alors pour les patients âgés avec des troubles importants du comportement, c’est un peu le championnat régional de tennis de table.
– « Ah mais non, c’est pas de la gériatrie ! Adressez vous à la psy ! » 
qui vous répond :
– « mais elle est démente la dame, c’est pas pour nous, allez voir la gériatrie! »
Bref, y’a des fois, on se sent un peu abandonné… Je me sens abandonné parce que mardi dernier, un service d’aide à domicile m’a contacté, en catastrophe, pour une petite dame de 86 ans qui était rentrée d’hospitalisation la veille. Et que la petite dame étalait son caca partout, sur les murs, dans des chaussures, dans les pots de plantes… Et que la vieille dame vit dans la même maison que son fils qui a des propos particulièrement durs à son égard (en gros « elle peut crever ») et qu’il y a de la suspicion de maltraitance.

Alors moi, en bon assistant social qui n’est pas médecin, j’appelle la gériatre de l’hôpital qui fait l’interface avec l’extérieur. Après consultation du dossier, elle me sort :
– « ah mais c’est une tati Danielle en fait, elle veut faire chier ses enfants, mais elle n’est pas démente, il n’y avait pas de raison pour la garder, du coup elle est rentrée chez elle. »
Bon, déjà, merci pour le diagnostic, c’est donc une « tati Danielle puissance dix ». Je note pour l’avenir, on sait jamais, je ressortirai ma science auprès d’un médecin quand je lui dirai que « ça existe comme diagnostic, si si je vous jure ».

Je tente donc de contacter la fille de la petite dame [qui étale son caca mais tout est normal comme a dit la gériatre j-étale-mon-caca-c-est-normal  » NON ! mais Allô quoi !]
C’est un répondeur. Bon, je demande à être recontacté et j’attends la suite. Mercredi matin, téléphone… c’est la fille. Fille un peu désemparée par la situation et qui commence à me raconter son histoire, l’histoire de sa mère (qu’elle préfère ne pas appeler « maman »), une histoire édifiante.

L’histoire d’une mère qui ne s’est JAMAIS occupée de ses enfants, qui n’a JAMAIS travaillée, qui n’a même JAMAIS fait de courses. Dépression, schizophrénie, tentatives de suicide… Tout y est passé. Ses enfants n’ont jamais eu de contact physique avec elle. Et la honte. La honte de vivre avec une mère pareille quand on est petit, quand on grandit, dans une commune rurale où tout le monde se connaît et tout le monde vous montre vite du doigt en faisant des messes basses. Et la souffrance de vivre avec ça toute une vie jusqu’à présent. Souffrance d’avoir entendu sa propre mère dire « j’aurais jamais du avoir d’enfant, je vous voulais pas, vous ne devriez pas vivre ». Une mère qui a offert une année à sa fille, pour son anniversaire, un étron bien à elle, emballé dans du papier cadeau. Et depuis quelques semaines, ça empire. Elle a voulu planter un couteau dans son fils, qui a du planquer tous les couteaux de la maison. Elle se réveille la nuit et rouvre les fenêtres pour crier à en réveiller les voisins. Alors elle a été hospitalisée, et elle a passé deux semaines en gériatrie.

Tout ça pour obtenir le diagnostic de « tati Danielle puissance dix »…
Et rentrer chez elle sans autre changement. Et repartir de plus belle dans son délire dès le mardi matin. Alors quand j’entends cette fille me décrire cette mère qu’elle préfère appeler sa « génitrice », cette fille me décrire son frère à bout de vivre un enfer, je me dis que quand même, merde, on doit bien pouvoir faire quelque chose…

Alors j’appelle la psychiatrie de l’hôpital, pour avoir un interne qui me dit que c’est possible de l’hospitaliser mais qu’il faudra passer par les urgences ou l’équipe de liaison psychiatrique viendra l’évaluer et procèdera à l’hospitalisation sur demande d’un tiers (qui serait la fille). Alors j’appelle le médecin traitant, qui me dit qu’elle va faire un courrier en ce sens, bien qu’elle ne fera pas de certificat médical pour Hospitalisation directe car elle n’aura pas eu le temps de voir sa patiente. Et j’informe la fille en lui expliquant que, surtout, rien n’est certain, et que par ailleurs, elle doit faire un dossier en EHPAD (maison de retraite) en urgence. Alors ce matin la fille de Madame doit l’emmener aux urgences. Elle a pris sa journée de travail pour ça. Et j’attends. J’attends le message de la fille pour me dire où elle en est. A 13h15, elle me dit qu’elle n’a vu qu’un médecin « généraliste ». Que c’est long (oui, bon, c’est les urgences et y’a pas urgence vitale, donc bon… « normal »… A 15h45, je suis contacté par l’interne de psychiatrie qui a évalué Madame. Interne qui me dit rapidement « mon médecin Senior dit que ce n’est pas une hospitalisation, il n’y a pas de motif suffisant ». La pauvre interne qui ne peut de toute façon pas se positionner seule et doit appliquer la décision d’un senior qui n’aura au final rien su réellement de la situation… Alors c’est l’équipe de gériatrie qu’on rappelle aux urgences et va réévaluer. Et qui finalement fait ressortir Madame, parce que bon, en plus, c’est le weekend hein…

Ah, heureusement, ils ont appelé la maison de retraite de l’hôpital, il y aura admission mardi. Merci à eux. C’est trop gentil.

Mais en attendant, ce que je ne comprends pas, c’est comment a-t-on pu laisser une personne avec des troubles pareils au bord de la route pendant tant d’années???

Ses enfants ont été habitués à se cacher, à dissimuler les problèmes, à opter certainement pour des stratégies d’évitement, pour avoir une vie a peu près normale…

Mais depuis tout ce temps, son médecin traitant, il faisait quoi???

Parce qu’elle n’avait JAMAIS VU UN PSYCHIATRE DE SA VIE !!

Alors forcément, au moment où survient la crise, c’est trop tard.
A l’hôpital, maintenant, on n’a plus les moyens de gérer les situations border-line comme celle de cette vieille dame qui-peut-manger-son-caca-parce-que-on-s-en-fout !

Cette dame est rentrée chez elle et étale ses selles partout dans la maison où vit son fils, qui n’en dort plus depuis plusieurs jours !

Heureusement, ils ont planqué les couteaux…

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