Paroles d’assistant social, c’est un lieu d’expression, où la réalité des situations des personnes en difficulté se mêlent avec les états d’âmes des professionnels qui ont décidé de se mêler avec tous ceux qui ont moins que rien.

 

Alinina est assistante sociale en centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) depuis plusieurs années. Elle nous livre une réalité, parfois travestie par les médias, souvent méconnues par les gens, dont le regard se trouve voilé par le préjugé, au mieux par l’ignorance. Alinina a décidé de prendre la voix de cent voix, de panser les maux par les mots…

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(par Alinina)

 

 Ces supers héros

Pour moi les super héros, ils portaient une cape et un collant moulant.Mais c’est en arrivant au pays des migrants que j’me suis dis, ma pauvre Lulu tu regardes trop la télé, c’est navrant.Superman, Batman et compagnie c’est des zéros, ils vivent au CADA les vrais héros. Mais ça personne nous le dit. On parle de migrants, de clandestins, de sans papiers, de réfugiés et de déboutés. Enfin, je crois bien que personne y comprend rien. Ils sont la pourquoi ces gens là? Ils se passent quoi de si horrible dans leurs pays? Non arrête tes conneries Lulu, je crois bien qu’ils viennent pour le RSA… Et puis même, si y a des problèmes là-bas, c’est bien beau mais on peut pas accueillir toute la misère du monde. Moi, je comprends plus rien. Normalement les héros, on les admire, on les traite pas de tous les noms. Quand t’as vécu l’enfer sur terre. Quand t’as survécu à un génocide. T’as vécu la torture, la prison. T’as fui les massacres. T’as traversé les frontières et bravé les mers. T’as tout perdu, mais tu restes debout. Désormais sans famille, t’es au bord de la folie. Une fois, ici tu subies la rue, les foyers, les demandes de papiers, le rejet et le mépris. Quand t’es toujours là malgré tout ça, sans aucun doute t’es plus qu’un super héro. Alors pour tous ces gens là, je me dois de mener mon petit combat. Changer les mentalités et montrer au grand jour leur bravoure.

 

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 J’ai perdu mon identité

J’avais un nom, un prénom. Je faisais parti d’une famille. J’ai été à l’école et j’avais trouvé un bon boulot. J’adorais cette fille avec qui je passais tous mes week-ends. J’aimais mon pays. Tellement. C’est pourquoi je me suis engagé dans la politique. Je voulais que notre vie soit plus douce plus démocratique comme on dit. J’ai commencé par assister aux réunions du parti d’opposition. J’ai distribué des tracts. J’ai manifesté dans les rues. Une fois, deux fois mais à la troisième, je me suis fait arrêté par les policiers. Menotté, ligoté, tabassé. Humilié, incarcéré, torturé. Moi, l’opposant, j’allais voir de quoi mon gouvernement était capable… J’ai pensé l’insensé… me suicider… En fait, même ça j’en avais plus les capacités. Grâce à mes proches, j’ai pu m’évader. Des centaines de billets et c’était régler. Régler… enfin maintenant je devais m’exiler. On m’avait libéré. Ma tête était fichée. Je devais désormais tout quitter. Je n’étais pas libre de penser… Alors non, votre France, je ne viens pas la piller. Je ne viens pas tout casser. Je ne viens pas vous menacer. Je viens respirer un semblant de liberté. De toute façon, maintenant, en moi tout est cassé. Je ne vis plus, je survis… Je n’ai plus de nom. Je suis un numéro de dossier. Je n’ai plus de famille. Je n’ai plus de dignité. Je sais que quand vous me regardez, pour vous je ne suis qu’un exilé. Alors souvent je prie pour que tout s’arrête…

 

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Issac

Il s’appelle Issac. Il a mit 7 ans pour arriver en France. Il en a traversé des pays. Il en a connu des tragédies. Il a 20 ans. Et ici, tout le monde l’aime. Intelligent, souriant. Il est toujours partant. Mais un jour l’Ofpra l’a convoqué. Et sa vie a basculé. Obligé de tout se remémorer, de tout détailler. Il a vite sombré. Village incendié, famille et voisins assassinés. Camps de réfugiés. Passeurs. Exil et horreurs. Il en est ressorti broyé. Sa santé mentale touchée. Sa personnalité fusillée. De délires en délires. On l’a petit à petit perdu. Personne ne la plus jamais reconnu.

 

John

Il s’appelle John. Il a mon âge. J’aime bien quand il vient me voir. Il a toujours le sourire. Un sourire rempli de gentillesse. Mais derrière son sourire, je vois bien qu’il appelle à l’aide. Il s’appelle John. Il a mon âge. Mais on n’a pas le même parcours. Mon horizon est clair. Le sien est semé d’embûches. Il s’appelle John. Et à notre âge, la famille c’est ce qu’on a de plus chère. Lui, il n’a plus personne. Sa solitude, il la noie dans l’alcool. Il s’appelle John. Il a mon âge. Je rêvais de voir la Grèce. Lui, il l’a quitté, entassé avec des centaines d’autres, dans un radeau de fortune. Il s’appelle John. Il a mon âge. Tous les jours, il se bat. Et moi, j’admire son courage.

 

Viens les rencontrer

T’es déjà allés à Calais, toi? T’as été dans la Jungle pour voir ce qu’il s’y passe? T’as mis les pieds dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile ? T’as déjà parlé avec un clandestin, comme tu les appelles? Non, pas besoin! Toi, tu regardes bfm tv! Tu lis le parisien! Et surtout tu partages de fausses informations sur les réseaux sociaux! Tu les connais bien ces voleurs, ces futurs terroristes… C’est facile de détester des gens qu’on connaît pas. Alors s’il te reste encore un peu d’humanité, vas à Calais, viens dans nos foyers. Viens partager un thé, viens les écouter. Eux, ils vont t’expliquer leur pays, pourquoi ils ont tout quitter, comment ils sont venus en France. Eux, ils vont te dire comment ils survivent ici. L’étranger est ce qui n’appartient pas à l’humain. Deteste plutôt tes dirigeants, et tous les Hommes politiques ! La division, les guerres, le terrorisme, c’est à eux que ça profite.

 

A tous ces exilés…

On parle beaucoup des syriens. Normal, il y a la guerre, ils sont bombardés de tous les côtés. Mais ils ne sont pas seuls a fuir… n’oublions pas les autres. Je pense aux tchétchènes, qui dans leur quête d’indépendance sont écrasés par la Russie. Je pense aux soudanais qui fuient le Darfour et les conflits armés. Je pense aux afghans qui sont menacés par les Talibans. Je pense aux nigérianes qui sont tabassées parce qu’elles disent non à l’excision de leurs fillettes. Je pense aux sri lankais, congolais, camerounais, guinéens et tant d’autres qui sont torturés dans les prisons car ils ne votent pas pour le président déjà au gouvernement. Je pense aux érythréens qui sont réduits en esclavage durant des dixièmes d’années de services militaires à durée indéterminée. Je pense à ces gens qui chaque seconde dans le monde vivent un drame. A chaque vie détruite, chaque famille déchirée, chaque destin brisé. A tout instant, quelqu’un fuit sa vie. Dans la plupart des cas, cette personne se réfugie dans un pays voisin du sien. Camp de réfugié, camp de tous les dangers. D’autres, au final si peu, arrivent en France. Ils connaissent la rue, le froid, le mépris. Mon Dieu, finalement des fois j’me dis tant mieux qu’ils ne maîtrisent pas la langue. S’ils entendaient tous ce qu’on dit sur eux, pour sur, ça les tueraient… Au bout d’un moment, oui, ils sont relogés. Mais pas dans des villas. Faudrait peut être voir l’état de nos foyers avant de crier au scandale. Et puis, au fait, si on met le doigt où ça fait mal. Si on regarde un peu de plus près. Si on arrête de se voiler la face… Les demandeurs d’asile qui arrivent viennent tous d’une région du monde où la France, cher pays de mon enfance, trempe dans des histoires pas claires. Stratégie militaire, pillage de richesses naturelles, vente d’armes, j’en passe et des meilleures. Notre gouvernement n’a pas les mains blanches alors tendons la main. Et puis, aider les étrangers n’a jamais empêcher d’aider les citoyens français… Celui qui crache aujourd’hui sur les migrants, crachait hier sur les SDF…

 

#conventiondeGenève

 

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